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Comme un jeu d'Art

Thème : Alphabet et Image

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30 juin 2008

"Ceci n'est pas une fenêtre" le livre de Paul David

Voici le premier chapitre du livre Ceci n'est pas une fenêtre (Petite méditation sur l'irréalité du monde) de Paul David 74 pages dont 20 en couleurs, paru aux Edition Doyenné 2006, 15 euros. Disponible à l'atelier (aux heures d'ouverture) et par téléphone et bientôt en librairie sur Lyon. Ou contact mail.

René Magritte

1 - Peinture

Dans les années 1928 ou 1929, René Magritte peignait une toile intitulée : "La trahison des images". On y voyait l'image d'une pipe ordinaire, traitée dans une facture très réaliste. L'objet était immédiatement identifiable, ce qui dispensait les naïfs de poser la sempiternelle question : -"Qu'est-ce que cela représente?…" Toutefois, on pouvait lire, tracée en écriture cursive, juste au dessous de l'objet, la phrase suivante : "Ceci n'est pas une pipe". Or, cette phrase intriguait ! Pourquoi l'artiste avait-il éprouvé le besoin d'indiquer que "ceci n'est pas une pipe", alors que tout le monde voyait bien qu'il s'agissait d'une pipe ?…


René Magritte - La trahison des images


Certes, comme à l'ordinaire, chacun "lisait" le tableau à sa manière, l'interprétait selon ses propres critères, selon sa culture, sa morale, son sens artistique, sa sensibilité, ou ses idées politiques ou philosophiques. Pour les fumeurs de pipe par exemple, l'œuvre évoquait sans doute l'aimable société des fumeurs de pipe, composée de gens généralement posés, tranquilles et pacifiques, de personnalités distinguées comme le Président Hérriot, de savants de haut niveau comme Albert Einstein, d'intellectuels ou d'écrivains comme Georges Simenon, ou de son personnage principal, le fameux commissaire Maigret.


Pour les militants écologistes antitabac, au contraire, le sujet du tableau, socialement inutile, (et même condamnable) symbolisait l'empoisonnement irrémédiable de la société par l'absorption de substances hautement toxiques comme le méthane, le pyrène, le toluène, l'arsenic, le phénol et la nicotine, responsables d'un nombre incalculable d'arthrites des membres inférieurs et d'infarctus, sans compter les cancers du poumon, pour lesquels ils citaient le chiffre exact, tiré de statistiques irréfutables, à deux ou trois unités près.


"L'amateur d'art", lui, louait la précision du dessin, la frappante "vérité" de la matière, le ("rendu" du fourneau en bois de bruyère, le brillant du tuyau, etc). Enfin, l'étonnante "ressemblance" du sujet avec l'objet qui avait dû servir de modèle à l'auteur.


Le sensuel voyait dans la douceur des courbes de la pipe une allusion au corps de la femme et une promesse de délectations érotiques.


Le littéraire se remémorait tout à coup un poème de Jacques Prévert : "La pipe au papa du pape Pie pue".


Enfin, le mal-voyant trouvait les formes un peu floues et se demandait s'il s'agissait d'un arrosoir ou d'un canon antiaérien, tandis que le daltonien s'extasiait sur la belle dominante bleutée de l'œuvre.


Mais, en 1966, soit dix huit années après l'exécution de "la trahison des images", René Magritte peignait un autre tableau sur le même thème, intitulé cette fois "les deux mystères". On y découvrait dans l'angle inférieur droit, une reproduction exacte du tableau précédent, encadré et posé sur un chevalet tandis que, dans l'angle supérieur gauche on voyait l'image d'une autre pipe, semblable à la première (bien que plus sombre et d'un format agrandi) qui semblait flotter dans l'espace.


René Magritte - Les deux mystères


Du coup, les spectateurs, même les moins futés, commençaient à soupçonner qu'il ne s'agissait peut-être pas seulement d'une histoire de pipes.


En effet, ce qui apparaissait dans le coin inférieur droit, ce n'était pas une simple pipe, mais tout le tableau de 1928 "la trahison des images", tandis que l'objet qui semblait flotter librement dans le coin supérieur gauche avait toute l'apparence d'une "vraie" pipe, beaucoup plus "présente" que celle du tableau primitif, puisque celle-ci n'était qu'une représentation picturale enchâssée dans un cadre et posée sur un chevalet, alors que la "vraie" pipe, elle, se trouvait dans l'espace extérieur, c'est à dire l'espace "réel".


Il n'y avait donc pas deux objets identiques dans "les deux mystères", mais plutôt deux "objets" différents que l'on aurait pu désigner par les mots "tableau" (la trahison des images) et le mot "pipe" pour l'autre objet.


Il semblait donc que la pipe agrandie du deuxième tableau fut un peu plus "réelle" que la pipe figurant dans le tableau de l'angle inférieur droit intitulée "La trahison des images", bien que les deux objets représentés fussent visiblement en interaction.



Notre illusion consiste à percevoir des entités indépendantes : êtres ou phénomènes. Nous avons l'impression que notre individualité et les choses de notre monde "existent" en soi.